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© Leila Sadel
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Leila Sadel : Le corps est fiction, le corps est dans la fiction

Être immobile, agir, dans cet entre deux se situe une vision particulière de nos désirs, de notre capacité à être au monde. Ici, il sera question de chair, de corps, de donner les moyens à celui-ci d’être pétri par le réel. Alors il y a, à cet instant précis où l’on voit, la solution de la fiction. Le travail de Leila Sadel est une longue narration, une série d’épisodes.

Épisode 01 : le corps
À la fois être le corps et s’en dissocier, sans qu’un mouvement schizophrénique ne viennent déjouer les intentions, parce qu’effectivement il s’agit d’un jeu, qui passe d’abord par le regard. Quand le personnage féminin de Sans titre(2006), attend assise, et nous regarde interroger cet autre elle-même qui dans un élan nécessaire tente de se fondre à son environnement, ici le lavabo de sa salle de bain, le dispositif nous questionne nous regardeur sur la place que nous avons. Elle nous prend à part, si tu veux être là présent, alors agit, pense avec moi, écrit avec moi, joue le jeu. Le dispositif alors déjoue notre propension à s’assimiler au personnage, à finalement rentrer dans le scénario, et crée un mouvement de tension. Entre ou n’entre pas dans la fiction qui se propose à toi, mais quoi qu’il en soit, tu en es le témoin, tu ne peux échapper à ta condition de voyeur. Et dans un second mouvement elle s’interroge sur sa propre place au sein de ce dispositif, dans une deuxième temporalité, et se pose la question de la nécessité de l’agir, et de la vacuité de l’action, avec une ironie toute à propos.
Les vidéos de Leila Sadel ne sont jamais comme on pourrait les percevoir au premier abord, une litanie sur son propre devenir, mais bien souvent une interrogation à être avec elle, à l’accompagner dans cette corporéité. Comme dans Sans titre(2005), où le décompte nous donne la clef de l’action. 60 secondes sont énoncées par le personnage qui, accroupi la tête sur les genoux persiste à vouloir rester en équilibre sur la pointe des pieds. 1 2 3 4… les secondes s’égrainent, et déterminent la possibilité d’un accompagnement, d’une synchronisation avec la tension du corps en équilibre. Il est alors question d’une variation sur la chute, plus les chiffres augmentent, plus la respiration se fait difficile. Plus le chiffre est élevé moins on a de chance de sombrer, mais plus on a de mal à respirer, c’est un écartèlement qui maintient l’équilibre. Outre la nudité qui ici interroge notre présence au monde et aux éléments, l’énumération orale nous fait basculer dans l’acte social. Compter est un acte purement social, il est un acte fort de validation de notre environnement psychosocial, de nos capacités à jongler avec le quotidien, à épuiser notre sens logique, fort de nous permettre de rester en équilibre avec les tiraillements extérieurs, et de nous préserver d’une trop forte altérité. Comme une carapace, ce à quoi nous renvois la position du corps dans cette vidéo, ramassé sur lui-même pour ne laisser finalement que peu de prises à ce qui viendrait de l’extérieur. Leila Sadel nous interroge ici et maintenant, sur la posture physique et sociale du corps. Quelle implication puis-je avoir en dehors de juste me maintenir en équilibre ?

Épisode 02 : Le théâtre des opérations
Deux petits soldats allongés, à première vue ils sont blessés ou morts, ou bien laissés pour mort sur le champ de bataille. Un champ de bataille insolite presque incongru, puisque fait de chair humaine, molle, assoupit ou peut-être morte, abandonnée. La scène se déroule dans un bâtiment, aperçu en arrière plan en contre-plongée, écrasant ainsi l’action. Qu’est-ce qui est mis en scène dans cette série de photographies, intitulée Bodyground ? Ce que j’appellerais le théâtre des opérations pour Leila Sadel, est la somme des interrogations, formelles et linguistiques propre à la confrontation du corps avec son environnement au sens large : physique (urbain, intime), social (communauté, famille), psychologique (idées, positionnement). Étrange également, ce rapport à la guerre, lieu de toutes les déformations corporelles, du camouflage à l’amputation, de la perte de mémoire à la folie. Le conflit est le lieu de tous les enjeux. La série de photographies montre différentes opérations militaires, offensives, déploiements, retraites, etc. Ce qui est étrange de surcroît, est le déploiement de ce terrain de chair humaine, comme circonvolution à de nombreuses opérations, qui ne seraient plus d’ordre militaire celles-ci, mais bien de l’ordre d’un questionnement sur sa place[la chair] dans le théâtre des opérations. À la fois se joue un combat de petits soldats, agitation surannée de l’activité humaine, un combat de la chair et du béton, recherche forcenée à se déployer dans l’espace, et l’ensemble dans un combat d’échelle et de forme propre à des interrogations de l’ordre de la pertinence de l’action dans le champ social et/ou artistique.
Être là par hasard, est une des questions que me pose le travail de Leila Sadel, comme la question du passage, rituel ou non. Les regards des deux personnages de Tomber, installation vidéo ou leur mise en scène ne laisse plus de doute sur la fiction qui est sur le point de se jouer, me disent, tu n’es pas là par hasard et tu ne le seras jamais. Ces regards distants, voyeurs plus que témoins, montrent à quel point ce que nous donne à voir Leila Sadel implique que l’on se positionne. Elle travaille au corps le regardeur, qui prit dans ce dispositif, ou le son l’enveloppe littéralement, n’a de choix que de participer au drame, qui se joue et se rejoue (en boucle) avec les protagonistes. Dans cette répétition de la boucle vidéo naît le rituel de passage, au sens de transformation, cette répétition nous amène à l’imagination, à l’action. La nécessité de faire un choix, ce à quoi nous guide le personnage de Remind me, plongé dans l’indécision de ses actes, et qui en voit en même temps la proche absurdité dans la répétition qu’il s’inflige. Les limites de l’aliénation sont à chaque fois mise en jeu, parce que le regard n’est pas anodin, et que l’action, ou le non agir renvoit chacun à ses propres limites.
Il ne sera pas posé la question du narcissisme, car il est absent du travail de Leila Sadel, jamais les images qui surgissent, vidéo ou photographie, ne sont à voir comme ce qui pourrait jaillir du miroir. Ce que l’on y voit n’est pas elle, mais le désir d’être autre justement. Son travail est à voir comme un faisceau de présomption, une enquête à la fois écrite, avec les traces, comme des empreintes à relever (elle, le corps), et scénarisée comme la fiction qui nous est donnée à voir (spectateur, le corps). Leila Sadel nous propose des expériences de l’ordre de l’immanence et non de l’ordre du symbolique.
(...)

Franz Kreysler, Le corps est fiction, le corps est dans la fiction, 2007

sans titre (2006)